Texte de Marguerite DURAS (Text in english)
 

C'est le soir,
Ce qu'on voit en premier du tableau, c'est un ciel du soir. Un ciel clair-obscur, lagunaire, à peine humide de tristesse. C'est à partir d'une petite rampe claire - le bord d'une route ou celui d'une fenêtre, d'une marche, que le ciel se voit.
Sur la rampe, debout, il y a deux pierres blanches, deux galets de torrent roulés pendant des siècles par les eaux des torrents. Sur ces galets il y a des couleurs éparses, des rouilles légères, des lichens, mais à peine, des goudrons, des racines, des traces communes.
J'ai eu le sentiment d'une œuvre exceptionnelle, déterminante et innocente à la fois.

Cette mort, ce ciel, c'était Venise.

Je parle de cette toile parce qu'elle est seule, les autres - celles que j'appelle les Toiles du Noir - sont groupées, je ne les ai pas vues séparément. J'ai vu que c'était magnifique, que ça développait une sorte d'étendue de l'esprit, colorée de tissu, de retombée de lumière, on peut parler ici d'écharpe de lumière, noire, pas d'étendard, non, mais de lumière noire, et d'aussi d'une encre d'un noir sous-jacent qui déborde, borde.

Quand il n'y aura plus personne sur la terre. Quand on habitera dans les sous - sols des montagnes, le crépuscule de Venise sera pareil.

Les tableaux-avec-du-noir ne rappelleront plus aucun lieu, sauf le talent du peintre Laverdac, sa musique des couleurs, la subtilité de son dessin, le côtoiement, le passage d'un épisode à l'autre, le film de la peinture en train de se faire.

"Les fenêtres de Neauphles". C'est ainsi que je dis comme titres les peintures "noires" - il semblerait que c'était dans cette maison de Neauphles-le-Château que certains tableaux ont commencés à être peints. Je dirais que le recours aux fenêtres de Neauphles ou le recours au château de Chambord, ça n'existe pas, c'est ce que je crois. Elle peint partout, vivante ou morte, Laverdac. La lumière est partout, c'est dans sa tête.
L'imaginaire, c'est toi, Laverdac, ce n'est pas le monde extérieur. Si tu était allée à Venise, tu aurais fait le même ciel bouleversant qui est sur la toile. Cette référence au modèle, au monde extérieur : elle sert à conjurer la solitude extrême du peintre.

La beauté de tes toiles, peut être que tu ne la connais pas, que tu n'en sais rien, que tu ignores Laverdac. Tu es dans une forêt. Mais attention, dans la forêt, tu es seule.

Je reviens à la toile de Venise - les objets que je vois sur la toile, derrière le mur, ce sont des objets morts. C'est très effrayant. Je n'ai pas vue de "porte de sortie" à ce tableau. J'y pense tous les jours à ce tableau. Ça ne donne sur rien d'autre, ce n'est même pas l'approche d'un sens, ce serait comme l'ébauche d'une catégorie nouvelle - celle de la perte de conscience : on ne sait pas ce qu'on fait, ce qu'on voit vraiment, et c'est là, sur la toile.

Si c'était près de quelque chose ce que tu as peins, si on pouvait dire, ce serait près de la musique.